Réintroduction de l’autruche à cou rouge

Colonel Soulèye Ndiaye s’est à peine retiré d’une carrière dévouée à la gestion de la faune, qu’il entame un service patriotique dans la même passion. Fort de sa formation à l’Ucad et dans d’autres institutions similaires au Cameroun et au Canada, après 37 ans de service, l’ancien Directeur des parcs nationaux (à deux reprises), nanti en plus de ses détachements dans des organisations internationales, se passionne déjà pour le projet de réintroduction d’autruches à cou rouge dans la réserve de biosphère du Ferlo Nord. Une quarantaine de jeunes sujets pour un repeuplement que nous devons à la coopération israélo-sénégalaise appuyée par la « Animal Welfare Institute » -AWI- des USA.

V2A : Colonel, quelle est aujourd’hui la situation de survie de l’autruche au Sénégal et au Sahel en général ?

Soulèye Ndiaye : Disons qu’en Afrique, nous avons quatre sous-espèces d’autruches. Sans entrer dans les noms scientifiques, nous avons une sous-espèce de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel ; une sous-espèce du Kenya et de la Somalie ; une sous-espèce du Sud Kenya à la Tanzanie ; et une sous-espèce d’Afrique australe. Notre sous-espèce, c’est l’autruche cou rouge, Ostrich Camelus camelus. C’est extrêmement important parce que cette espèce à disparu de beaucoup de pays africains de l’Ouest. Heureusement qu’au Sénégal nous en avons encore ; mais dans une situation critique aujourd’hui. Depuis le mois de septembre, nous allons régulièrement au Ferlo qui est sa zone de répartition. Et nous sommes à l’étape de constater des traces et de récolter des plumes pour faire faire des analyses d’ADN. Parce que de l’autruche locale, il doit n’y avoir plus qu’entre 5 et 10 encore dans la nature, qui soient de la sous-espèce la plus proche de celle qui vivent au Tchad et au Niger. Pays d’où sont partis les spécimens actuellement en reproduction à Sousmassa au Maroc et en Tunisie. Quelqu’un nous a rapporté avoir vu dans le Ferlo un groupe d’une quarantaine d’autruches. Alors que moi-même j’avais pu compter en 1995, un groupe de 17 autruches dans la zone du Ferlo Nord. C’est vous dire que nous avons de quoi être préoccupés. L’année dernière, lors d’une réunion à Paris sur le sujet, avec le Directeur des parcs nationaux et le conservateur de la réserve du Ferlo Nord, nous avons appris que certains scientifiques pensaient d’ailleurs que l’autruche avait entièrement disparu. Et comme j’ai moi-même récolté, avec l’aide de quelques collaborateurs, des spécimens de plumes et de crottes, nous les avons envoyés à un laboratoire qui en a accusé réception, de sorte que les analyses d’ADN sont en cours. Mais nous sommes conscients que si l’on ne fait rien, cette espèce va disparaître du Sénégal tout comme elle l’a fait dans d’autres régions d’Afrique del’Ouest. Mais surtout, nous allons préparer un papier pour la prochaine réunion sur les antilopes saharo-sahariennes en Tunisie au mois de mai. Où nous irons prouver à la face du monde qu’il existe encore des autruches à cou rouge et que nous sommes en train de déployer des efforts importants, avec la Direction des parcs pour préserver cette espèce là au niveau du Sénégal.

UNE SITUATION CRITIQUE

On parle d’un projet spécifique pour la réserve de biosphère du Ferlo Nord… ?

Absolument. Avec la coopération entre le Sénégal et Israël, et l’Ong américaine « Animal Welfare Institute », nos avons un projet comme on l’avait fait avec les Oryx. Il s’agit de prendre les autruchons à Haïbar dans le Sud d’Israël et de les diviser en deux groupes, une vingtaine dans le parc de quarantaine de Gueumbeul vers Saint-Louis et l’autre dans le Ferlo Nord, c'est-à-dire le triangle entre le Sud Ferlo, le département de Ranérou et Tambacounda. Il y eu a sans doute la dégradation des conditions climatiques dans le Sahel, mais qu’est-ce qui expliquela vulnérabilité des autruches, ces grands oiseaux coureurs ? Il faut dire que c’est un oiseau très visible, à cause de sa grande taille. Mais il y a toutes formes d’utilisation de l’autruche, notamment avec l’histoire de la viande de la vache folle en Europe, qui avait mis la viande d’autruche au gout du marché. On est allé jusqu’à 40 000 Euros/pièce. Alors que tout est utile chez cet oiseau. La meilleure peau pour la maroquinerie, les plumes, les œufs, les os, etc. Ce qui fait que cette espèce a une valeur malheureusement mal connue de ceux qui se livrent ici au braconnage ou la tuent par inadvertance. C’est le sort de beaucoup d’espèces au Sud du Sahara, où le braconnage est répandu pour rien. C’est le cas du lion dont la viande n’est pas consommée. Avec le développement international de ces espèces de faune, le kilogramme d’os de lion est à 2500 dollars par exemple. De même, pour le rhinocéros dont la corne est vendue le kilogramme à 80 000 dollars. Je disais à mes étudiants : « voilà un animal qui porte le milliard !». Aujourd’hui, il y a tout un trafic autour des écailles du pangolin. On se bat donc au niveau de la CITES (anglais pour Convention de Nations Unies contre le trafic des espèces menacées -ndlr) pour que ces espèces qui sont d’origine africaine, et qui n’existent qu’ici, ne soient plu l’objet d’un commerce incontrôlé au point d’être menacées de disparition. C’est dire jusqu’où peut aller la folie des hommes puisqu’on ne mange pas ces viandes-là.

OBJETS D’UN COMMERCE INCONTROLE

Colonel, ne pensez-vous pas que ces animaux puissent juste s’être cachés quelque part et qu’une simple mise en défens permettrait de les faire revenir ?

Peut-être qu’il faut nuancer quant à leur capacité à se cacher. L’autruche est suffisamment connue dans son milieu, dans le Ferlo et même dans le Djolof où il y en avait à l’époque. Sa disparition est simplement la conséquence de l’occupation du terrain par l’agriculture, l’élevage expansif. Puis ce sont les gens qui ramassent les œufs, tuent les animaux et perturbent l’espèce dans son habitat naturel. Ce sont aussi les feux de brousse et donc la main de l’homme qui explique la disparition des cette espèce en Afrique de l’Ouest et même plus loin. Maintenant, nous sommes conscients des dangers et l’autruche fait partie des espèces les mieux protégées par les conventions internationales. Ce que nous voulons, ce n’est pas de ramener des autruches dans des fermes en Europe ou ailleurs, mais bien de sauver la sous-espèce qui nous reste. C’est ça l’enjeu au plan scientifique, écologique et humain. Aujourd’hui, le trafic d’espèces de faune dépasse de loin, en milliards de dollars, le trafic de drogues. Il y a des perroquets qui coûtent plus de 50 000 dollars pièce ; la poudre de corne de rhino se vend au gramme. Au point que dernièrement, lorsque le président kenyan a mis le feu à de l’ivoire, il y a eu dans certains pays des gens qui ont suggéré de légaliser, etc. A la Cites, c’est une bataille permanente autour de problèmes d’intérêt économique. Car c’est ce qui nourrit beaucoup de rebellions. Ici par exemple, les combattants du Polisario (du Maroc- ndlr) venaient jusqu’à la Falémé et au Niokolo Koba tuer des animaux, boucaner la viande, avant de remonter vers leurs bases. Alors que cette espèce sauvée peut également être élevée par les paysans. Après le constat que l’espèce est en voie de disparition, le projet envisage de faire ce qui avait été fait avec l’Oryx, puisque de quelques spécimens, nous pouvons en décompter 400 aujourd’hui avec la reproduction. Mais il faut le faire en accord avec les communautés. C’est pourquoi, il y aura plusieurs axes de coopération. Il ya la sensibilisation des populations et il faut développer des activités génératrices de revenus. Nous travaillons donc principalement avec les femmes à travers plusieurs volets d’agriculture, d’élevage et,en collaboration avec les transhumants, pour arriver à faire adhérer tout le monde. Nous avons établi des noyaux de conservation dans le Ferlo Nord. N’oublions pas qu’il y a deux zones, nord et sud du Ferlo, érigées en réserves de biosphère par l’Unesco. Tout a été discuté, pour l’aménagement des corridors de passage du bétail, des espaces de conservation, etc. Maintenant, il s’agit de rendre opérationnel. Pour nous, de 1200 hectares clôturés à Kantané, on va monter à 5000 ha, en prévision du lâcher des autruchons qui vont venir d’Israël. Il s’agit donc de mettre l’accent sur l’espèce autochtone, surtout qu’au plan scientifique, c’est extrêmement important. D’autant qu’on ne recréée pas une espèce. Quand elle a disparu, c’est fini. C’est pourquoi nous y travaillons avec l’Animal Welfare Institute, et la coopération entre Israël et le Sénégal, selon la stratégie mise en place par la Direction des parcs nationaux.

Propos recueillis par F. SAMBE

 

Musée des civilisations noires

LE MCN, UN ESPACE POUR ECRIRE L'AVENIR

 

Le 6 décembre 2018, le Musée des civilisations noires (MCN) a (enfin) été inauguré par le président Macky Sall. Pour son ouverture, le nouveau musée a accueilli sa première exposition temporaire.

 

Dakar tient enfin son musée ! Sept ans après la pose de la première pierre, le Musée des civilisations noires (MCN) ouvre ses portes dans un contexte marqué par la question du retour des œuvres d’art autrefois pillées en Afrique. Pour sa grande première, le musée propose sur ses 14 000 mètres carrés, un voyage à travers plusieurs siècles d’histoire. Quoique le musée soit résolument tourné vers l’avenir. Derrière les grilles qui ceinturent ce haut lieu de l’art, une esplanade bien dégagée accueille le visiteur. A droite, un petit jardin séparant le parking à l’édifice, sert de cadre de reconstitution des cercles mégalithiques de Sine Ngayène dans le Saloum. Belle entrée pour découvrir un musée sur lequel scintillent encore quelques timides rayons de soleil en cet après-midi de décembre. Devant nous, et à nos pieds, l’infrastructure en impose. Perchée sur six colonnes géantes, le Musée des civilisations noires étale toute sa beauté et sa grandeur. A l’intérieur, le spectacle est tout aussi saisissant. Passés les portiques de sécurité, un vaste hall introduit le visiteur à la première exposition temporaire dont certaines installations ne sont toujours pas achevées. A l’entrée, deux statues drapées de cauris donnent le frisson. Elles ouvrent le parcours chronologique intitulé « Civilisations africaines : création continue de l'humanité ». Autour d’une sculpture grandeur-nature en forme de baobab (12 mètres et 22 tonnes) réalisée par l’artiste haïtien Edouard Duval, des objets et des outils découverts il y a plusieurs millions d’années au Tchad ou en Éthiopie, témoignent de la contribution de l’Afrique au patrimoine culturel et scientifique du monde. En d’autres termes, ce parcours revisite l’histoire avec pour finalité de démontrer ô combien l’Afrique a créé et a compté dans le patrimoine universel. Ici, chaque objet ou groupe d’objets peut donner idée à des expositions ou des thématiques à débattre. Le temps d’un répit pour digérer tout cela, des curieux se prennent en selfies devant les portraits de combattants de la cause du peuple noir. Les portraits de Sankara, Dubois, Garvey, Nkrumah, Mandela ou encore Obama, bordent un des couloirs lumineux de ce rez-de-chaussée et rappellent sans doute que ce musée est -avant toute chose-, le prolongement d’un combat enclenché depuis longtemps pour réhabiliter l’homme noir. Sur les deux autres niveaux de l’infrastructure, de grands noms des arts plastiques sénégalais, voire africains, y exposent. Des chefs d’œuvre de maîtres comme Ndary Lô, Soly Cissé, Viyé Diba ou encore Abdoulaye Konaté y rivalisent de génie et de beauté. Dans une des salles d’exposition qui retiennent le plus l’attention des visiteurs, les commissaires y présentent « l’appropriation des religions révélées » en particulier l’islam et le christianisme. Dans cet espace, les images de la visite du Pape Jean Paull II au Sénégal en 1992 côtoient des écritures coraniques ou encore le sabre d’El Hadj Omar, grande attraction de cette première au Musée des civilisations noires. C’est sans doute le propre et le génie de ce musée : faire dialoguer et faire se rencontrer des éléments à priori dissemblables. «Le sabre d’El Hadj Omar aux côtés de statuettes alors que son épée a servi à les détruire. Il n’y a qu’un musée pour réconcilier deux éléments aussi contradictoires», relève l’historien Abderrahmane Ngaidé. Plus qu’un espace de réconciliation, de dialogue et de projection vers l’avenir, le Musée des civilisations noires -comme beaucoup pourraient s’y méprendre- est loin d’être un lieu figé dans le passé. Son directeur Hamady Bocoum l’a d’ailleurs réitéré plusieurs fois : « on refuse d'être le musée de la nostalgie ». D’autres voix, un peu plus catégoriques iront même jusqu’à clamer que le musée n’appartient pas aux vieux mais plutôt aux jeunes. « Ce musée-là s’adresse particulièrement aux jeunes qui doivent se l’approprier. Dans vingt ans, quand toutes ces personnes âgées (qui ont connu l’histoire de ce musée avec Senghor ndlr) ne seront plus là, ce sera aux jeunes de le faire vivre », défend une dame venue prendre part à la mise en place d’une association des « Amis du MCN ». Pour le moins inédit en Afrique de l’Ouest, l’infrastructure se veut en effet un lieu résolument contemporain et tourné vers l’avenir.

 

P. A. Touré